Je profite de ces quelques instants que j’ai pour écrire ces courtes lignes.

J’étais en train de travailler chez moi, sur mon ordi. Mon frère est dans sa chambre, ma mère bouge dans toute la maison et mon père est en face de moi. On est tous les deux sur nos ordis.

Soudain, on entend que quelqu’un sonne. On se regarde, mon père et moi. On n’attend personne. Je vais vois qui est-ce. Je regarde par la fenêtre, sans ouvrir le rideau. Je vois une tête pas du tout familière et quelque peu conventionnelle. C’est un mec d’une vingtaine d’années. Un des mecs les plus beaux que j’ai vus dans mon séjour ici. Il est brun et a les cheveux bouclés et en bataille. Je dis « oui ? » Il baragouine un truc. J’entends « manger » ou « nourriture ». Je ne sais plus. (En ce moment même j’entends qu’il mange dehors, au pied de ma porte. Pourquoi je ne l’ai pas fait passer manger comme un être humain et pas comme un animal ? Bref). Je comprends donc qu’il a faim et je lui dis d’attendre. Je me redresse assez choqué. C’est trop bizarre. Ce que je vais dire est peut- être raciste ou injuste mais une chose m’est passée par la tête : ce mec là n’a pas la tête d’un pauvre, pire, il n’a pas la tête d’un mendiant. J’aurais dit qu’il avait la tête d’un mannequin. Je me dirige donc à la cuisine et je demande à ma mère de préparer rapidement un truc à manger pour ce gars, qui attend assis au pied de notre porte. On lui prépare un œuf avec du boudin, du riz et des haricots rouges (ce qu'on avait de prêt). Ma mère me dit : va chercher une assiette en plastique. Ca m’énerve. « Il a le sida ou quoi ? » lui réponds-je. Pendant que j’aidais ma mère, le « journaliste » ou plutôt le sociologue non diplômé que j’ai en moi se demandait : « est-ce que je lui pose la question ? Est-ce que je lui pose la question ? » La question était : « Mec, qu’est-ce que tu fous à la rue, toi ? » « Depuis quand tu traînes comme ça ? » « Ton cas, c'est un accident de la vie ? » J’ai voulu aussi lui prendre un photo et lui poser des questions car je savais déjà que tout de suite après j’allais écrire ce texte et une photo aurait été géniale pour illustrer mes propos, mais putain, on m’a volé mon caméscope la semaine dernière ! Pas de photo alors. Pas de questions. Dommage. Cette image restera dans ma tête pour toujours. Tant pis pour vous, qui lisez.

A ce moment-là ma mère me dit : « Il est brun ? Je pense qu’il était déjà venu. Quand on leur donne ils aiment et ils reviennent. » Je ne dis rien. Je continue à réfléchir pendant que je fais frire et chauffer le repas. C'est enfin prêt. C’est chaud. On lui sort aussi de l’avocat, une banane et du yaourt car on n’avait pas de jus de fait. « La banane c’est pour la route », me dit ma mère. Je lui emmène le tout et lui dis : «  ais gaffe, c’est chaud. » A ce moment-là je peux bien le voir. Il est plus brun que je ne le croyais. Il a un sorte de pantacourt et est tout sale. Je referme la porte et m’assieds directe écrire ce texte. Je l’entends manger (le bruit de la cuillère qui frappe l’assiette). Il met 5 minutes à manger et frappe à la porte quand il a fini. J’arrête d’écrire et vais chercher l’assiette. Il me regarde et baragouine un truc du genre : « Dieu vous bénisse « calidoso » » (impossible à traduire). Il s’aperçoit que ma mère guette derrière moi et la regarde sans rien lui dire. Je sens que ce n'est pas sa première fois sur ces escaliers. Je lui dis : « todo bien » (Tout va bien / Pas de souci). Une fois la porte fermée ma mère confirme que c’est bien lui. Pendant tout ce temps-là mon père est resté immuable. Moi, je rentre à la cuisine et dis à ma mère. « Il a lavé l’assiette ». Même la peau de la banane est là. Ah, mais avant d’aller à la cuisine je regarde à nouveau par la fenêtre. Je veux voir le mec partir en descendant les escaliers. Il boîte. Il est crade et ses jambes ont plein de cicatrices. C’est là que je me rends compte que ça fait un moment qu’il doit traîner dans les rues. Il repart le petit sachet de yaourt entre les dents, comme un chien avec son os. Quand il est dans la rue il finit de le boire. Pendant qu’il descendais et que je le voyais de dos, j’ai ouvert le rideau pour mieux le voir. Lorsqu'il il s’est retourné un peu pour descendre la rue j'ai refermé le rideau pour ne pas qu'il me voit. J’étais tellement choqué que lorsque j’ai redressé la tête pour partir vers la cuisine, la première personne que j'ai vue fut mon père, qui me regardait depuis un moment. Il a dû voir que j’étais pâle car il s’est tout de suite levé pour voir la la cause de mon pâleur. Tout ça sans nous dire un mot. Il a ouvert le rideau mais le mec n’était plus là.

Bref. Je raconte tout ceci car la tête de ce mec avait quelque chose. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu envie de pleurer en écrivant ce texte. Ca doit être car ça me fait chier de voir des gens avoir faim. Je ne sais pas pour quelles raisons, bonnes ou mauvaises, à tort ou à raison, ce mec traîne dans les rues, mais il avait la tête d'un de mes étudiants de Sciences Po, un de ces mecs propres et bien habillés qui font partie de « l’élite de la République » et qu’en général sont très gentils et j’apprécie tant. Oui, je crois que c’est ça. Ca me fait chier de voir tant de gens avoir faim dans ce pays, dans ce continent, et moi sans pouvoir faire plus que leur offrir une assiette de riz. J’espère qu’un jour après m’être débarrassé de mes corvées à moi, je pourrai enfin m’engager dans une association dans laquelle je puisse aider ces gens là..

PS: Ce matin j'ai commencé à regarder un film français, "Va savoir". Dans une partie de la Bible on dit que Jésus s'est présenté quelque part dans le corps d'un mendiant et certaines personnes l'ont chassé. Va savoir.
 





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